mardi 8 octobre 2013

Parle lui, à lui, là. (partie 1 : le coiffeur)

Une logorrhée courte explication sur pourquoi, quand nous faisons des démarches liées à nos enfants, M. Hamster et moi y allons toujours l'un sans l'autre.

LE COIFFEUR

Monsieur Hamster et moi allons chez le coiffeur pour faire couper la tignasse aux chiards. La coiffeuse est très sympa, et coupe correctement les cheveux pour pas trop cher, mais elle a des phrases de coiffeuse, de celles qui m'insupporte.

Quand j'y vais seule, elle me reproche (toujours gentiment, elle est sympa ma coiffeuse) de ne pas vouloir de brushing, alors que je serais tellement plus belle les cheveux lisses. Des phrases de coiffeuse quoi. 

Quand j'y vais avec mes mômes et mon mari, le deal c'est que M. Hamster prend le petit sur les genoux pendant que je surveille le grand qui attend son tour (oui, comme en général M. Hamster se fait couper les tifs par la même occasion, on trouve con que ce soit moi qui me retrouve le pull plein de cheveux coupés qui te forcent à te jeter toute entière dans la machine à laver. Bref) Je ne suis là que pour surveiller le gamin qui n'est pas sur la chaise, et qui s'emmerde au point de grimper tout en haut des rideaux. Je ne suis là que pour éviter que le môme qui attend son frère ruine ton salon de coiffure.

Mais la coiffeuse, qui est donc prête à couper les tifs du petit, suspend son geste, se tourne vers moi qui suis en train de faire un double nelson à mon gamin pour qu'il n'aille pas se noyer dans les bacs à shampooing. Et alors que M. Hamster est sous son nez sur la chaise, avec le petit sur les genoux, elle me pose cette question : "Je lui fais quoi?". Sauf que j'ai pas d'avis. Sauf que je bredouille "ben, vous lui coupez plus court", réplique de merde qui prouve que je n'ai aucune valeur ajoutée liée au fait que le petit a passé un peu de temps dans mon utérus.

Elle est contente, elle se met à l'ouvrage. M. Hamster ferme sa gueule, et quand elle a fini, elle se retourne à nouveau vers moi pour me demander "ça va comme ça?". A ce moment là, je suis sous le fauteuil d'attente en train de récupérer les pinces à cheveux que le grand a piquées et est parti cacher. 
Je réponds "heu, je sais pas, t'en penses quoi, M. Hamster?" Et là, il lui dit quoi faire. Parce qu'il a le nez dans les cheveux du petit, qui est assis sur ses genoux. Parce que je lui ai donné la permission de s'exprimer sur un sujet de maman.

Quand elle a fini les retouches, elle dit "Il est beau hein?" en me regardant, alors que je suis en train d'empêcher le grand de faire des collages avec les magazines mis à disposition des clients.

Par contre, quand il s'agit de payer, elle parle à M. Hamster.

mardi 1 octobre 2013

Comment je suis devenue une Arabe

Que les choses soient bien claires, je ne le suis pas. Et même si je l'étais, je souhaiterais que l'on ne m'identifie pas qu'à l'aune de cette unique caractéristique. Mais la réalité est toute autre. Aussi je pense nécessaire d'essayer de comprendre quel cheminement m'a amenée à me revendiquer de la catégorie des Arabes/Musulmans/gens bronzés qu'on ne sait pas trop comment nommer.

Je suis née de parents kabyles, dont l'un ne se considère pas Musulman. Nous, les enfants, avons tous été élevés hors de la religion, mais dans la culture, à savoir que nous fêtions et fêtons toujours les grands événements du calendrier musulman, à savoir les deux Aïd, et que certains d'entre nous font le Ramadan, pendant que les autres respectent ceux qui font le Ramadan.

Si vous pensez que nos origines kabyles sont pour quelque chose dans cette appréhension de la religion - j'ai déjà entendu souvent que les Kabyles ne sont pas Musulmans, enfin pas comme les Arabes, enfin on sait pas trop ce qu'on veut dire mais on veut te faire comprendre que ton ethnie est à part sur ce plan-là - je vous arrête de suite. Mes grands-parents étaient tous Musulmans, pratiquants et tout, c'est mon père et ma mère qui ont fait un choix quand à leur position par rapport à la religion. Ils ont choisi sciemment d'accepter le dogme pour l'une, de ne pas l'accepter pour l'autre. De la même manière que nous tous, ils ont adopté une posture toute personnelle, et ne doivent de justifications à personne.

Pour ma part, je n'ai jamais cru en Dieu. Je n'ai jamais pensé une minute que j'étais croyante. 
Pourtant, je faisais partie des Musulmans, à en croire les gens de mon école, enseignants comme élèves. Pourtant, j'ai souvent eu des sandwichs au jambon de porc ou aux rillettes dans mon sac, quand il y avait des pique niques. 

Je me souviens  du collège, qui a été une période un peu plus dure que les autres, celle de l'affirmation de soi. Tu as entre 11 et 15 ans, tu cherches ton identité et les autres petits connards autour de toi aussi, malheureusement.
J'ai vécu l'ostracisme de certains de mes congénères qui eux se considéraient Musulmans, et j'ai dû me taper avec certains parce que je ne faisais pas le Ramadan. Donc oui, je vois bien ce que c'est que de subir le rejet d'une communauté car on ne cadre pas avec ses valeurs. 

Entre 15 et 20 ans, j'ai vécu mon absence de foi assez tranquillement, et, sortie de ma cité, je me suis joyeusement assise sur mes origines, dans le sens où elles ne signifiaient pas grand-chose pour moi. Mes parents m'avaient donné, exprès ou pas, toutes les cartes pour que je puisse viser l'assimilation parfaite (nom à consonance plutôt européenne, peau blanche, traits pas trop typés reubeu), ce qui m'a permis de ne pas me faire niquer au niveau de l'orientation scolaire, du choix de ma fac, de l'attitude des profs. 

En revanche, je me suis pris de manière plus ou moins directe toutes les considérations des petits Français (et vu la nature des considérations, j'insiste sur l'épithète) ; du racisme envers les personnes hors norme, envers les étudiants étrangers et leur accent, envers les étudiants de banlieue, encore plus envers les étudiants arabes ou noirs de banlieue, envers les employées portugaises de la caféteria... Et j'ai commencé à me sentir arabe.

J'ai commencé à me sentir arabe à ce moment-là, quand je me suis aperçue que mes origines feraient toujours le tout que je suis.
Quand la révélation de mes origines (qui encore une fois ne se voient que très peu) changeait le regard des gens sur moi. Quand ils s'étonnaient de la qualité de mon français, de ma position de major de promo ("oui, enfin, quand on maîtrise déjà une langue étrangère, c’est plus simple d'en apprendre une nouvelle" - j'étais en fac de langues, où les cours portent sur l'histoire et la littérature pour l'essentiel) , puis passaient très vite à ce qu'il y a avait de "bien" dans ma culture, à savoir la bouffe, les plages, l'hospitalité, la fête tout ça, dans une posture toute colonialiste, toute chiraquienne.

J'ai continué à me sentir arabe quand dans mon premier job, j'ai apporté des gâteaux pour l'Aïd, ce qui a donné un indice à tous sur mes origines. J'avais l'impression qu'ils avaient résolu une énorme énigme, mes petits columbo en herbe. A partir de ce jour là, dès que je portais une tunique, c'était une fringue ethnique et j'avais droit à deux trois petites blagues à l'avenant. 

Du moment que l'on "sait", c'est comme si on avait "quelque chose" sur toi, un truc honteux que tu ne peux plus cacher, et qu'on te remet dans la gueule dès qu'on a l'occasion.

A un moment, j'en ai eu assez de devoir me défendre d'être ce que j'étais, de chercher à me fondre dans la masse, puisqu'à l'évidence je me retrouverais toujours réduite à cela, à un moment ou à un autre. J'ai arrêté de rire jaune quand on me faisait une réflexion ou une remarque liée à mes origines.

Si encore ces gens étaient réellement curieux, avaient une vraie envie de connaître ce qui te rend différent, ne serait-ce que pour mesurer à quel point la différence est minime. Mais ce n'est pas pour cela que l'on te renvoie systématiquement à tes origines. C'est pour te notifier que ta normalité n'est pas la leur. Que tu n'obtiendras jamais ton pass pour la norme. 

Alors tant qu'à faire, j'ai décidé de lâcher la bombe systématiquement. De faire mes preuves, d'entrer dans des cercles assez blancs, d'entendre les gens se lâcher dans le confort de l'entre soi, puis de manifester ma non-appartenance à cet entre-soi. Oui les mecs, vous venez de passer une heure à faire des vannes "pas méchantes" sur les Bougnoules et les Nègres, sauf que j'en suis. Ah mais oui, mon con, t'as l'air tout dépité, que quelqu'un te mette le nez dans ta merde. Qu'une personne qui a acquis de la crédibilité parce que tu ne pouvais pas la disqualifier d'emblée, qui a fait la démonstration de sa normalité, se révèle être ton inférieur. Souvent, on me reproche de ne pas avoir joué cartes sur table d'entrée, de ne pas être entrée dans le groupe avec un gros badge "JE SUIS ARABE", histoire qu'ils puissent raconter leurs saloperies une fois que j'aurai le dos tourné. Parce qu'ils se sentent honteux d'avoir été pris la main dans le pot de Harissa (n'essayez pas cela chez vous), pas honteux d'avoir été racistes.

Alors oui, je suis devenue Arabe en entrant dans le monde des Blancs. Dans le monde de la connaissance, dans le monde du travail, dans le monde de la politique, dans le monde associatif, là où la normalité est blanche.
Je suis devenue Arabe en voyant que ces gens ne savent pas nous nommer, qu'ils hésitent entre des termes qu'ils ne maîtrisent pas, "minorité visible" "arabos-musulmans" "Musulmans" "de la Méditerrannée", comme s'ils avaient peur de prononcer un gros mot, de laisser suinter le mépris larvé dans un mot mal choisi , mais ne vont quand même pas aller jusqu'à nous demander comment nous nous appelons. 

Je suis devenue Arabe parce que c'est la seule identité que l'on me reconnaît lorsque je suis moi tout entière.