mardi 17 septembre 2013

La non-mixité, pourquoi c'est nécessaire

Dans mon patelin, on discute en ce moment de l'appropriation par les femmes de l'espace public, ou comment tout le monde doit comprendre que la coexistence avec les hommes n'importe où et à n'importe quelle heure est normale, et doit devenir banale pour tous.

Dans la discussion, j'ai avancé, avec d'autres personnes, que l'appropriation des lieux publics et des espaces communs allait sans doute devoir passer par des espaces non-mixtes  pour les femmes. 

Et là, le couperet : "la non-mixité CAY MAL, c'est la coexistence que l'on cherche".

Bon, non-mixité 101, sortez vos cahiers et vos crayons. Toi, là au fond, va cracher ton chewing gum et enlève ta casquette, j'ai des trucs à te dire.Ce stéréotype du prof inflexible et de l'élève racaillou vous est gracieusement offert. Ne me remerciez pas.

 La non-mixité a toujours existé, puisque les catégories dominantes se sont toujours retrouvées entre elles, sans que l'on appelle un chat un chat. Les non-dominants ne méritant pas de statut, on ne les inclut pas et ce n'est pas un problème.

Des exemples?
- Les clubs style le Cercle de l'Union Interalliée ou Le Siècle, qui sont des cercles regroupant uniquement des puissants - tu regarderas un peu la description qu'ils font sur le site du Siècle, c'est délicieux d'hypocrisie
- Les syndicats de patrons, puissants et blancs
- Les féministes mainstream, avec une majorité blanche et CSP+
- Les clubs de sports, les clubs de supporters, masculins
- Les partis politiques, tellement blancs qu'on essaie d'y injecter des gens de la diversité
- Les CA et direction d'entreprises, les instances décisionnelles diverses, masculines et blanches dans leur majorité
- Les mouvements pour les droits des homosexuels ou des droits des femmes, qui n'incluent pas les transsexuel(le)s.

Bref, j'en oublie, mais tu vois le tableau (sur cette liste, n'hésitez pas à faire des ajouts)

Or, quand, comme dans le cas des partis politiques, on essaie d'injecter de la diversité - ce mot est priceless, non? La diversité, c'est l'autre, c'est pas nous. Nous on est normaux m'voyez - ben ça marche assez peu en fait.

On reproduit très facilement les schémas de domination intégrés par tous. A l'intérieur de tous ces mouvements, si on inclut des la diversité, de la mixité, il y a mécaniquement des schémas d'oppression qui vont se mettre en oeuvre. Les hommes vont tenter de s'imposer aux femmes, les blancs vont tenter de s'imposer aux pas blancs, les pas-trans vont tenter de s'imposer aux trans, les riches vont tenter de s'imposer aux pas riches. Tout ça de manière plus ou moins consciente.

Pour être plus concret, on va dire qu'à un moment ou à un autre, plus les discussions vont avancer, plus tu vas risquer d'atteindre le point "de toute façon j'ai raison, parce que tu n'es qu'[insérer ici toute connerie essentialiste]".

Parce que dans notre société, quelqu'un est toujours "différent" de quelqu'un d'autre, selon un ou plusieurs critères. Et souvent cette différence traduit une infériorité.

Alors, quand les dominés décident de la non-mixité, ça va.

Quand les mecs décident de laisser les gonzesses entre elles pour parler chiffons, maquillage, cuisine, bref que des trucs de gonzesses, c'est cool. Ils se soustraient à des thématiques dont ils se foutent, et c'est considéré comme normal.

Quand le patronat décide de rester entre soi et de balancer ses idées au gouvernement, et que c'est appliqué, c'est normal.

Quand des féministes mainstream décident de combattre l’obscurantisme religieux, sans prendre en compte le point de vue d'une seule personne croyante, c'est normal.

Les personnes concernées, mais non-dominantes sont silenciées, et tout va pour le mieux.

Par contre, quand des femmes créent leur propre association de mécanique, de VTT, de bricolage, créent leur propre journal, ou se constituent en groupe pour réfléchir sur une société inégalitaire, ça ne va plus. Elles sont excluantes, parce qu'elles se mettent à parler de choses importantes ou de choses identifiées comme typiquement masculines, et que c'est anormal que de tels sujets soient abordés sans les dominants.
Ben oui patate, on essaie de renverser un système créé pour les mecs par les mecs, et en plus on va te filer les clés.

Quand les syndicats font passer une loi qui va à l'encontre des recommandations du MEDEF (oui, je sais ça fait longtemps que ce n'est pas arrivé, mais s'il te plaît, faisons un rêve ensemble) , on crie à la dictature communiste. 

Quand des femmes de minorités visibles se constituent en association féministe/antiraciste, de manière à avoir une approche plus intersectionnelle de la question féministe et antiraciste, on les accuse de communautarisme. On se casse le cul à essayer de casser cette dynamique parce qu'elle remet en question tout un schéma de domination, et pas seulement celui que le dominant a choisi de traiter, en mettant opportunément le reste de côté.

Alors, juste pour être claire, la non-mixité, c'est pas des Noirs, des Arabes, des homos ou des femmes qui vont vivre entre eux/elles tout le temps, en autarcie. Encore une fois, c'est le stéréotype qu'on sert pour casser une dynamique dangereuse pour les dominants.

La non-mixité, c'est trouver des espaces non-oppressifs sur un ou plusieurs critères, à un moment, pour pouvoir discuter de comment défendre ses intérêts propres dans un monde plus large. C'est apprendre à prendre sa place et la parole dans un groupe où on est en sécurité, prendre de l'assurance pour ENSUITE pouvoir faire la même chose dans un espace oppressif sur plusieurs plans et se mélanger aux autres en ayant conscience de sa valeur et de ses droits.

Alors, oui, la non-mixité comme instrument de perpétuation des oppressions CAY MAL. Mais comme outil de prise en main de chacun(e), c’est salutaire.

jeudi 12 septembre 2013

La charte de la laïcité - le deuxième effet Kiss Cool

Le problème de cette charte, c'est le timing. Elle a été initiée après des années de montée de l'hostilité envers les Musulmans, marquées par les lois de 2004 et 2009, le débat sur l'Identité Nationale, le HCI bref, tout un arsenal de mesures et d'institutions qui ont contribué à faire croire que l'expression religieuse était un problème, et par extension les religions elle-mêmes, et notamment la religion musulmane qui est visible, puisqu'elle est pratiquée par des gens dont on est en droit de douter de la réelle adhésion aux valeurs de la France. (traduction: ils ont déjà l'air un peu pas de chez nous ces gens-là, et en plus certains osent en remettre une couche en ne se cachant pas).

Par conséquent, elle est lue comme une volonté de Peillon de réaffirmer les principes de 1905, version rediff pour les Musulmans qui étaient absents, tu comprends, ils étaient au hammam cette année là, on peut pas être partout. Puisqu'ils demandent TOUS le hallal, le port du voile à l'école, l'annulation des cours de SVT parlant de reproduction, et la non-participation des filles dans les cours de sport, on va leur montrer ce que c'est que la vraie tolérance.

Comme l'a dit Valérie sur son blog, on refuse aux Musulmans le bénéfice du doute, le droit de se démarquer des minorités extrémistes, on les met tous dans le même sac, et on leur prête plus d'intentions qu'ils n'en ont réellement. C'est ce que Marwan Mohammed appelle le continuum Maghrébin-> Musulman-> Extrêmiste-> Islamiste- Terroriste.

Or, depuis plusieurs années, le principe même de laïcité a connu un glissement dans son sens premier.
Un glissement à forts relents nationalistes, avec la réappropriation d'un principe plutôt cool pour servir des thèses beaucoup moins louables. D'ailleurs Nacira Guénif-Souilamas fait une belle mise au point à ce sujet  : "La laïcité n'est pas une valeur" française, c'est un principe d'organisation de la société. Ce principe est la coexistence, que l'on a opportunément remplacée par l'invisibilisation. Toutes les religions peuvent coexister à condition qu'elles ne se voient pas de manière ostentatoire. Ah mais dis donc, c'est quoi, ostentatoire? C'est quoi, le prosélytisme?

Voilà, il est là le problème.
Les notions qui portent la laïcité ont fait l'objet d'une redéfinition par les artisans des différentes lois, combinant allègrement les questions religieuses aux questions sociétales, pour mieux montrer l’incompatibilité supposée des textes musulmans et/ou de la pratique religieuse musulmane avec les grands principes du droit français, genre l'égalité hommes-femmes, pour ne citer qu'un principe pas du tout respecté en France, mais on va dire que si.

Et ça ne choque personne. Par contre, quand les Musulmans essaient de t'expliquer comment le racisme et l'islamophobie sont intimement liés, comment cela se traduit dans leur vie quotidienne à l'intérieur de la société française, on leur rétorque "ah mais non non monsieur vous mélangez tout, nous ne sommes pas racistes du tout du tout dans nos considérations. C'est juste votre religion qui est arriérée et par conséquent votre civilisation, mais c'est pas contre vous, hein."

Donc, cette charte n'apporte rien, si ce n'est pour certains laïcards nationalistes une arme pour se convaincre et convaincre les autres du bien-fondé de leur croisade anti-musulmane.

Parce qu'elle ne définit rien que des principes, mais laisse encore une fois les personnes en charge de l'appliquer définir le sens des mots.

Il faut savoir que la déformation du sens des mots est une arme.

Le prosélytisme, aujourd'hui, ce serait de se balader avec un foulard sur les cheveux. Ce serait mettre ta religion sous le nez des gens sans leur consentement. Parce que tu ne te contentes pas de faire ton marché ou d'aller d'un point A à un point B, non. Tu as un agenda caché de conversion massive.

Ostentatoire. Ca veut dire que la manière dont tu te fringues est un acte politique, un acte de défi envers les institutions. Sauf que la notion d'ostentatoire n'est pas une notion objective. C'est pourquoi une école va trouver que tes cheveux verts sont ostentatoires. Tes ongles noirs. Ta jupe courte.


Cette charte laisse encore la porte ouverte à l'arbitraire.
Elle enfonce le clou là où c'était inapproprié de le faire, à un moment fort malvenu.

Guettons donc un regain de zèle dans l''humiliation de gamines et de daronnes dans les établissements scolaires, et des personnes "d'apparence musulmane" dans l'ensemble de l'espace public.

Merci Monsieur Peillon.



mercredi 11 septembre 2013

ZSP, de l'humiliation

Je me souviens du 16 mars 2011.
L'annonce du couvre feu pour les mineurs.

Il y a avait eu une série de bagarres entre quartiers de deux villes limitrophes, et un môme en était mort.

Je me souviens d'un soir où je rentrais du boulot. Sortie du métro, des CRS partout.
Un hélicoptère survolait le quartier, je ne sais pas trop à la recherche de quoi. Il passait son projecteur sur la rue, je me souviens du bruit assourdissant, des talkie walkies qui crachaient partout, encore des CRS avec leurs combinaisons et  leurs regards tendus. Ils n'étaient pas contents d'être là, mais alors pas du tout. On avait dû leur dire que notre ville était une ville de sauvages, où on se surine à tour de bras.


Je passe tous les jours par la Zone de Sécurité Prioritaire. J'ai peur des CRS. Je ne sais jamais, quand j'en croise - et c'est souvent -pourquoi ils sont là, ce jour-là à la sortie du métro, et pas un autre jour. Je ne sais jamais si l'un d'entre eux ne va pas décider de me parler, comme à une merde, comme j'en ai déjà vu parler à d'autres, et j'ai peur de ne pas lui répondre ce qu'il faut. Je sais, c'est con, mais c'est là, cette chair de poule qui ressemble à une grosse envie de chier.

Et encore moi je rentre chez moi, pas en ZSP, donc les CRS, je ne vois leur gueule que le temps de traverser le quartier.


Donc le couvre feu. Circonscrit aux quartiers incriminés dans les affrontements. Une réponse policière, qui pénalise tous les gamins de ces quartiers, même ceux qui n'ont rien à voir avec la choucroute, et est censée responsabiliser les parents. Parce que les parents de ces quartiers ont besoin d'être responsabilisés, tu vois, éduqués.Ils ne sont pas du tout du tout victime d'un Etat qui les laisse dans leur merde et leurs emplois précaires en horaires décalés, face à des gamins à qui on n'offre aucun avenir.

Tiens, parlons-en d'ailleurs, de l'infantilisation la responsabilisation des habitants de ces quartiers.
Fin 2011, plusieurs agressions ont eu lieu sur des lignes de bus dans le coin : caillassage, tentative d'incendie. La solution trouvée par les pouvoirs publics à été de pratiquer une déviation pour éviter de traverser une cité. Outre que personne n'est en mesure de dire que ce sont des gens de cette cité-là qui sont responsables, cette solution n'est qu'une humiliation de plus. Tu sais, comme quand tu étais à l'école, et que tu te prenais une punition générale parce que l'autre con de Da Silva, là derrière, avait lancé une boulette sur le prof. Tu te souviens de l'injustice que tu as ressentie? Oui? Tu t'es senti responsable de Da Silva? Non, hein.

Sauf que là, des centaines de personnes le prenaient, ce bus. Pour aller taffer. Ca leur évitait 10 minutes de marche pour sortir du quartier. Parce que dans le quartier, tout le monde n'a pas les moyens d'avoir une caisse, et tout le monde n'a pas le permis de conduire.  Et on leur jette à la gueule que c'est à eux de maîtriser leurs enfants, et que pas de bras pas de chocolat.

Ils sont co-responsables de tout ce qui se passe dans leur quartier. Et la ville entière est co-responsables de ce qui se passe dans un quartier.
Des mecs, perchés là haut, dans leur institution, dans leur Ministère, à Paris, où tu ne dépends pas d'une ligne de bus ou d'UNE station de métro, décident que tu vas payer pour le délit ou le crime commis par un autre.

Pendant 15 jours, on m'a regardée avec sollicitude au bureau. "Mais, ça va, c'est pas trop chaud chez toi?" "Ma ville ne fait pas 10 m², ce n'est pas dans mon quartier que ça s'est passé" "Ouais mais quand même, c'est chaud, non la ville?" Parisiens, ils ne comprennent pas que c'est comme si je leur demandait de s'inquiéter d'une fusillade à Château Rouge, alors qu'ils habitent le 15ème. Les banlieusards, tous solidaires, tous concernés, tous dans la merde.

Et ces gens, qui marchaient, sous la pluie, pour rejoindre le métro. La petite vieille, qui va faire ses courses à pied, parce que la navette municipale part de la Mairie, qui est plus loin que le supermarché. La daronne avec ses gosses et sa poussette. Le gars qui part travailler à 5 heures du mat, et qui doit partir plus tôt parce que le bus ne passe plus.

Et la BAC qui circule, doucement, dans les allées de la cité. Des mecs à qui on avait promis qu'ils allaient serrer du dealer, et qui se retrouvent à sillonner les rues dans leur bagnole histoire de te montrer qu'ils te voient, comme Dieu te voit même quand tu es aux toilettes. Et qui contrôlent, un peu, beaucoup, en fonction de leur niveau d'ennui.

La banlieue, ce territoire inconnu qui terrifie ceux qui n'y vivent pas, qui les terrifie tellement qu'ils pensent que l'humiliation est la meilleure des armes pour la contenir.

Attention. Attention.