mardi 27 août 2013

Jipé

Ce post a été inspiré par les derniers tweets de https://twitter.com/the_Economiss (au passage, suivez-la, c'est bien intéressant)

Appelons-le Jipé.

Jipé, c'est le gars dont on t'a dit, quand tu es arrivé(e) dans l'entreprise : "Il est sympa, mais parfois il dit des trucs un peu limite", "S'il va un peu trop loin, ignore-le". Quelques personnes t'ont dit : "c'est un connard, méfie-toi", mais ils n'étaient pas beaucoup.

Jipé, c'est effectivement un connard. Jipé est un connard, et faut pas le pousser beaucoup pour qu'il prenne sa casquette de faf-connard.

Jipé, il a un avis négatif sur toust les assistés ce qui n'est pas lui : les femmes, les étrangers, les pas-blancs, les pauvres et les chômeurs, les fonctionnaires, les homos, ses voisins, son gardien, son facteur. Parfois il fait des combinaisons : son voisin est une femme, et/ou pas blanc(he) et/ou au chômage, et là c'est le méga-combo.

C'est le gars qui arrose les boîtes mail de messages style : "les vrais chiffres de l'assistanat" ou "la lettre ouverte de Bouvard à François Hollande" ou "Vidéo à voir !! le grand remplacement".

C'est le gars qui lance des pièces de monnaie dans le décolleté des salariées. 

C'est le gars qui imite ton accent réel ou supposé.

C'est le gars qui fait des vannes au stagiaire sur son supposé rôle d'esclave sexuel. 

C'est le gars qui trouve que dans certains quartiers en France, on n'est vraiment plus chez nous.

C'est le gars qui se colle un post-it sur la bite et demande au stagiaire de venir le chercher.

C'est le gars qui traite les Noirs de Noirs et les femmes de femmes.

C'est le gars qui a de l'humour, alors que toi t'es coincé(e) parce que tu te marres pas à ses blagues.

C'est le gars qui se moque de ton handicap. Mais comme il a encore un peu conscience de certaines normes sociales, plus ton handicap sera remarquable, plus il attendra que tu ne sois pas là pour se foutre de ta gueule.

Au déjeuner ou au café, Jipé déverse sa bile. Et je ne sais pas si tu t'es déjà retrouvé(e) dans la position de celui ou celle qui hallucine, parce que personne de bronche devant de telles énormités, devant un tel torrent de merde sortant d'une bouche d'égoût.

Dans la plupart des cas, personne ne lui ferme son grand claque-merde. Y a ceux qui rient jaune, ceux qui engloutissent puis regardent le plafond en attendant que ça se passe, ceux qui engloutissent puis se cassent. Ses cibles sont souvent mortifiées, mais la ferment aussi. Ou elles finissent par ne plus manger avec le groupe, à cause de la présence de Jipé.

Si tu en vois certains rire à gorge déployée et renchérir, c'est que tu as trouvé un nid de Jipés. Statistiquement c'est rare, t'as vraiment pas de chance.

J'ai décelé trois grandes raisons qui font que Jipé, il peut dire ce qu'il veut, personne la ramène : 

- Le mimétisme
Tu fais comme tout le monde, sinon on te dit que tu chies une pendule pour des conneries, de toute façon Jipé il est comme ça, on va pas le changer, puis tu viens d'arriver et tu vas foutre ta merde? Jipé il fait partie de la team depuis plus longtemps que toi, c'est comme ça, et on fait avec. Et oui, parfois, la solidarité, elle pue du cul.

- La lassitude
Il y a des personnes qui sont sincèrement révoltées par Jipé. Elles se sont un peu manifestées au début, mais pas beaucoup pour la raison évoquée ci-dessus. En outre, la plupart des gens font preuve de bienséance, et ne viennent pas étaler leurs convictions au taf. Pour d'autres, le débat politique se pratique entre amis, et elles n'ont pas forcément envie de prêcher pour les blaireaux avec lesquels leur seul point commun est de marcher sur la même moquette 8 heures par jour.

- La peur
Jipé, c'est un connard, et parfois il est rancunier. Tu n'as pas envie d'être sa prochaine victime, aussi tu t'écrases. Tu l'as déjà vu insulter Machine, faire courir des rumeurs sur Bidule. Tu l'as déjà vu prendre en grippe et harceler un(e) collègue et tu n'as pas envie de t'infliger ça, chacun sa merde.

Ben oui, c'est une teigne, Jipé. Il emmerde tout le monde, y compris les RH. 
Si tu as le malheur d'aller te plaindre, on te demandera d'être plus tolérant et moins émotif(ve). On te dira qu'il a toujours été comme ça, et que tu dois prendre sur toi. 

Parce que les RH, leur job ce n'est pas toujours de garantir le respect de chacun(e). 
C'est de juguler la merde le plus possible. 

Une plainte en interne pour harcèlement ou propos racistes?
Ca signifie une enquête interne qui prend du temps, et qui déstabilise une organisation. Pas le temps ni les moyens d'assumer un tel chambard juste pour Jipé. Puis Jipé, il fait flipper la RRH. Elle n'aime pas la manière qu'il a de lui mater les nichons, aussi elle préfère éviter de l'avoir dans son bureau.

On te promettra de gentiment lui rappeler de se tenir, sans citer ton nom. 

Et Jipé, comme personne ne décide d'en faire un combat, il est tranquille. 
C'est pervers. D'un côté, tu pourrais rendre la vie de tout le monde, y compris la tienne, tellement meilleure. Mais ça te coûterait tellement en temps, en énergie, en santé psychologique que tu ne te lances pas même si le mec te file la gerbe. Puis faire de Jipé le centre de ta vie, ce serait lui donner trop d'importance. Tu ravales donc le vomi dans ta bouche. Comme tout le monde, tu vas faire comme si Jipé était juste un peu nuisible, mais pas assez important pour s'en occuper.

Puis le temps aidant, tu t'habitueras, et finalement tu partiras sans avoir rien fait.

Pendant ce temps, Jipé, lui, continuera à semer ses idées nauséabondes dans l'entreprise, avec peu de contradicteurs en face. 
Or, plus on te répète une idée, plus tu y deviens perméable. 

Il y a quinze ans, c'était "Jipé, c'est un gros enfoiré de nazi"
Il y a dix ans, c'était "Jipé, il est limite avec ses conneries"
Il y a cinq ans c'était "Jipé, il est un peu limite, mais bon il est comme ça"
Aujourd'hui c'est "Jipé, il est parfois un peu limite, mais faut dire que mine de rien, souvent, il vise juste"


Jipé c'est l'eau bouillante, et nous sommes les grenouilles.