vendredi 19 avril 2013

Grosse fatigue - le retour

Il y a malheureusement des sujets sur lesquels les féministes ne sont foncièrement pas d'accord.

Quand on parle de questions directement liées à la condition des femmes et filles de banlieue défavorisée, et notamment, je vous le donne en mille, de la montée de l'intégrisme religieux, on finit forcément par se prendre la tête sur le foulard (sans mauvais jeu de mot, je ne mange pas de ce pain-là).

Je suis choquée de voir qu'il y a un consensus pour dire que le foulard est un problème, et que les femmes portant le foulard sont par défaut fermées à nos idées. Choquée que l'on prenne plus en compte les projections et les  représentations des "laïques choqués par la vision de ce signe religieux" que le témoignage des femmes voilées (qui sont totalement muselées car d'emblée considérées comme non-crédibles pour parler de liberté et d'affirmation de soi).

Je suis affligée que l'on mette dans le même sac les femmes réellement forcées à se voiler, les jeunes françaises qui le portent par conviction - et je dis bien conviction, pas prosélytisme - religieuse, les vieilles musulmanes qui le portent pour des raisons culturelles, comme si elles n'étaient qu'un paquet de femmes indistinctes, sans conscience, sans réflexion, sans histoire personnelle qui expliquerait un choix. Je trouve insupportable que le voile annule dans les esprits les études des unes, discrédite les engagements politiques ou associatifs des autres, quand ils ne les empêche pas. Comme si ce tissu avait le pouvoir divin (haha) de te laver le cerveau.

Je suis choquée d'entendre que la solution pour éduquer ces femmes (oui, bienvenue au 19ème siècle), c'est de se mettre en relation avec des féministes des pays arabo-musulmans qui luttent contre le port du voile dans leur pays.
Je suis choquée que l'on renvoie ces personnes, et moi aussi in fine, à leur "étrangéité" encore et encore. Qu'on leur(/me) dise qu'elles comprendraient mieux la vie si une personne de leur culture d'origine venait leur en parler.  Mais ma culture, elle est ici, je suis née ici, et je n'ai pas les mêmes références que ma cousine qui vit au bled, et je ne les aurai jamais.

Je n'accepte pas qu'on me parle des bonnes Arabes (dont je fais pourtant partie) qui ne pratiquent pas l'Islam, qui ont le bon goût de ne pas être trop visibles, qui ont quelque part abandonné une partie de leur culture pour mieux s'assimiler. Je ne supporte pas qu'on me sorte indifféremment les références Chadhort Djavann ou Djamila Benhabib pour me parler de la condition des femmes musulmanes, en occultant de fait les contextes politiques et historiques propres à chaque pays, et la manière dont les dirigeants instrumentalisent l'Islam. On ne va pas s'abaisser à être précis quant à ce que l'on combat vraiment. On décide de se maintenir dans l'ignorance crasse, parce qu'on a raison, et parce qu'il faut bien que ces femmes s'intègrent selon nos standards à nous, sur lesquels nous nous payons le luxe d'être intraitables.

Je suis choquée que des femmes, blanches le plus souvent, prennent les témoignages qu'elles recueillent de la part de publics en difficultés pour exemple de ce que vivent toutes les femmes et filles qui portent le voile. On se sent tellement bien, quand on est de la classe qui a raison, celle qui est légitime, qui peut prétendre apporter un peu d'éducation à d'autres, qui peut sauver les brebis égarées malgré elles, qui peut parler pour elles en leur demandant gentiment de fermer leurs gueules.

J'en ai assez, qu'on me dise ENCORE, que les Musulmans modérés (entendre par extension toute personne qui a un nez un peu long et les cheveux frisés) devraient se mobiliser pour montrer qu'ils ne soutiennent pas les salafistes et autres extrémistes - et qu'une manière pour cela est de montrer que l'on est contre le voile.  Demande-t-on aujourd'hui aux Catholiques modérés de France de se justifier pour les exactions des homophobes de la Manif Pour Tous, ou pour l'embrigadement extrême des membres de l'Opus Dei? Et pour montrer leur engagement, qu'ils foutent tous leurs crucifix à la poubelle?

J'en ai assez que ces discussions, axées sur le droit des femmes en principe, dérivent systématiquement sur la question du hallal, des restaurants qui ne servent pas d'alcool, sur le racisme anti-blancs. SYS-TE-MA-TI-QUE-MENT

Je n'arrive pas à parler sereinement de cela. Parce que je sens qu'au fond, la question de l'Islam est intimement liée à la question de MA PUTAIN DE RACE. J'essaie d'occulter l'aspect raciste des considérations ci-dessus, pour pouvoir continuer à discuter dans un esprit d'ouverture, mais je ne me suis jamais autant sentie descendante de colonisés que dans ces instants. Et je sens que ma crédibilité tient à ma peau blanche, à mes traits plutôt occidentaux, et à ma tête nue. Ca me fait très mal, d'autant plus que ces critiques s'adressent à des gens qui veulent bien faire au fond, j'en suis persuadée.

Mais je ne me refermerai pas. Le combat féministe doit bénéficier à TOUTES les femmes. Décider qu'une femme ne mérite pas de s'autodéterminer, parce que ses choix sont différents des nôtres, c'est de la discrimination. Exactement ce que nous combattons.

jeudi 11 avril 2013

Docteur, docteur / industrie, industrie (facepalm massif)


Réaction à un article de francetvinfo , porté à ma connaissance par GMZ (moi dans ma tête ça se prononce Djièmzède, je trouve ça trop classe), elle même mise au parfum par Valérie-Georgette.



Chère docteure Eve-Laure Maugis, chère visiteuse médicale,


Je passerai sur la qualité de la prose, qui est effectivement à chier - mais c'est pas votre faute, merci Gaelle-Marie pour la barre de rire au passage.

Je voudrais juste que l'on parle (nan en fait c'est moi vous parle), de cette phrase :
"Au moins, les femmes se sont rendu compte que la pilule n’était pas un bonbon"

 Attends, juste les italiques ça fait pas assez poufiasse.
"Au moins, les femmes se sont rendu compte que la pilule n’était pas un bonbon"

Voilà, comme ça, ça va mieux, j'essaie de coller à l'image de la cruche que vous pensez que je suis, que nous sommes toutes. 

Vous considérez vraiment les patientes comme de sombres connes.

Toi docteur, tu as décidé de leur changer leur contraception sur des prétextes à forte valeur scientifique ajoutée ("on ne va pas aller dans le sens inverse de la vague" - merci docteur, mon volailler il dit ça aussi. Quand le dimanche il est en rupture de stock de boudins blancs, il en prépare plus pour la fois suivante).

Elles te paient pour avoir des conseils, des conseils que tu leur devais depuis longtemps, mais apparemment, ça fait seulement quelques mois que tu te dis que oui, c'est vrai, tu as effectivement fait médecine et pas elles, et que ça serait bien en fait qu'elles soient un peu plus au courant de ce qu'elles se mettent dans le corps. ("la gynéco explique le long travail de pédagogie qu’elle a dû mener ces derniers mois"). Mais c'est chiant, hein, ça prend du temps et leur expliquer des choses évidentes, merci, quoi.

Ca transpire la condescendance, et le mépris pour ces femmes qui ont eu le mauvais goût, finalement, de ne pas prendre en main leur santé, parce qu'elles pensaient naïvement que toi et tes confrères et consoeurs alliez le faire. Et au lieu de les rassurer, en leur donnant "l'autre moitié de l'information", tu fais du changement de prescription en masse, en reproduisant finalement les réflexes pourris des gynécos qui ont justement causé le scandale de la pilule 3G. cf billet précédent

Et toi, la "représentante de l'industrie pharmaceutique",  si tu incites des médecins à prescrire tes produits en utilisant des arguments dégradants pour nous, autant te dire que ça me fout les glandes, de m'imaginer un médecin et un VM, dans la chaleur des bougies et des fauteuils en cuir, qui se gaussent de la connerie de ces nanas, là, à qui on peut refourguer ce qu'on veut, de toute façon, on les tient par les ovaires. Et sur l'anecdote de la femme qui a pris une pilule du lendemain, tu te dis pas que c'est l'information à laquelle elle a accès qui pue du cul?

Pour finir, et dans un registre un peu plus apaisé, j'ai une vraie question. Si j'ai bien pigé l'article (mais c'est pas sûr, tu sais, moi la géographie, déjà que la contraception c'est pas ça - *hochement de tête et rire niais*)  les deux médecins partagent la salle d'attente, ils ont donc deux bureaux qui sont, allez, à environ 3 mètres l'un de l'autre?.. et on s'aperçoit qu'ils n'ont pas mis en commun et harmonisé leurs stratégies de prescription. 

Ca me choque, encore plus que les mots cités ci-dessus. Tu as un problème sanitaire d'énorme envergure, et tu te dis pas "tiens, je vais en discuter avec le/la collègue, et peut-être qu'on trouvera un truc intelligent à faire". Alors si ça ne se passe pas dans le même cabinet, t'imagines bien qu'au niveau national, c'est la foire à la saucisse, et que sous prétexte d'indépendance des médecins, on les a laissé et on les laisse encore faire n'importe quoi.

Puis l'angoisse quoi. Tu vas dans un cabinet, tu te dis que ton praticien, selon qu'il sera derrière la porte de gauche ou de droite, te préconisera une solution totalement différente.

Il paraît que la science est une réponse au dogmatisme. Mais comment on fait quand les médecins sont dogmatiques dans leurs pratiques?

dimanche 7 avril 2013

Vous cachez vos cheveux? non? ben on va dire que si.

NB : j'avais initialement appelé ce billet "Objet de fantasme", avec une référence de fort bon goût à Angélique Marquise des Anges.  Bref c'était nul, et en plus ça drainait des clics qui cherchent probablement des liens vers des sites érotiques. Ne supportant pas de générer une telle frustration chez un public innocent, j'ai changé le titre.

NB2: bon finalement non, j'ai juste été retwittée par des gens, ce qui a boosté la fréquentation du blog. Hamster >> bienvenue dans le monde 2.0. 

En 2007, Pierre Tévanian, Malika Latrèche et Ismahane Chouder publiaient un livre intitulé Les filles voilées parlent, dans lequel des femmes racontaient les effets de la loi de 2004 sur l'interdiction du voile dans les établissements scolaires, et la manière dont les établissements dans lesquels elles étaient élèves l'avaient appliquée.

Les témoignages sont poignants, souvent révoltants. On a dit à ces filles que le bandana était interdit aussi, alors que d'autres gamines non musulmanes d'apparence pouvaient le porter. Certaines rapportent comment elles ne portaient pas le voile à l'école, et comment le comportement de leurs profs avait changé dès que ce ces derniers avaient appris par hasard qu'elles le portaient en privé.

On a des témoignages de délit de faciès, d'humiliations et de racisme latent sous couvert de laïcité. Et d'impunité de l'institution puissante quand on lui donne des prétextes pour exclure les gens. Ca m'avait déjà bien mis la rage à l'époque.

Six ans plus tard, je tombe là-dessus.




Villiers- sur-Marne, vendredi. 
 La jeune  Sirine ne va plus en cours  depuis que le personnel  du collège lui a demandé d’enlever ce bandeau.

Ceci est une jeune fille qui porte un signe ostentatoire, et qui est passée en conseil de discipline pour port de signes présumés religieux. Elle porte ce bandeau et une jupe longue par dessus son jean. La vie scolaire a estimé qu'il y avait possible ambiguïté sur les raisons pour lesquelles elle porte cette tenue.

On en est là.

Dans le cas qui nous occupe, la pauvre Sirine cumule toutes les tares ; elle est femme, d'origine pas bien de chez nous, et c'est une ado dans un  lycée. Bref, elle a tous les torts. Les femmes sont des chieuses, les Musulmans font que des problèmes, et quand tu es un ado t'es forcément en rébellion. Et ta fierté, ben tu vas gentiment te la mettre bien profond, parce que l'administration te dit que ton bandeau noir, là, l'emmerde. La gamine, elle fait ce qu'on lui dit, pas de voile, et il faut qu'on voit une partie de tes cheveux, ok pas de problème tac boum v'là le bandeau. Ben c'est pas assez. Il faudrait aussi qu'elle arrête de porter des jupes trop longues (ou comment on va te dire que tu choques des gens avec des fringues TROP LONGUES, quoi, on voit rien, pas un bout de mollet, c'est trop provocateur, y a d'ailleurs Dorcel qui réfléchit à comment mettre ça en film). Puis qu'elle s'éclaircisse un peu les cheveux, sinon on voit trop que c'est une Arabe, sa religion est par conséquent trop visible. Puis mets des lentilles vertes, tiens, en plus tu seras plus agréable à regarder boudin. 

A partir de maintenant, grâce à ta gueule d'Arabe, on va se demander pourquoi tu portes un bonnet, un bandeau, un foulard quand il pleut. On va se demander si ta jupe est longue parce que tu es musulmane. On va se demander si ton chignon et tes cheveux tirés sont dictés par le caractère strict de ta religion, et quand même tu serais tellement plus mignonne et libérée si tu laissais sortir quelques cheveux. On va fantasmer sur le caractère religieux de ta veste trois boutons, fermée jusqu'au col.

Sérieusement, ça va s'arrêter où?

On va se baser sur ton apparence pour mesurer ton degré d'embrigadement, d'aveuglement, voire d'intégrisme. Aujourd'hui déjà, j'entends trop de gens dire que la mission de la société laïque, c'est montrer à ces femmes et ces filles qu'elles sont belles, et qu'elles ont le droit de le montrer. Et ça prétend s'exprimer au nom du féminisme, en mettant en avant le droit de montrer son cul, sa tête et ses bras, mais en niant à ces femmes le droit d'étudier, de fréquenter la société, de se mélanger malgré leur "différence visible". 

J'aimerais vraiment qu'on m'explique en quoi une femme voilée dans l'espace public est une menace pour toi, pour moi. En quoi s'habiller de telle ou telle façon est du prosélytisme. En quoi une société athée est forcément laïque. Pourquoi la laïcité, censée favoriser la coexistence et la libre expression de la pensée et des opinions religieuses est devenue un outil d'exclusion, de hiérarchisation des personnes (et des femmes surtout en l’occurrence). 

Fachos Laïcards de mes deux.